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Brigitte Duzan

Brigitte Duzan

Vendredi 22 Mars 2019
à 18h00

Pour une rencontre autour de sa traduction de "Funérailles molles" de Fang Fang publié à l'Asiathèque.
Extrait. “Je veux être enterrée dans un cercueil, dit la grand-mère.
– On n'a pas de cercueils prêts, que va-t-on faire ? demanda la troisième tante.
– Des funérailles molles, répliqua tout bas le beau-père de Daiyun, la mine soudain très sombre.
– Je ne veux pas de funérailles molles, s'écria la belle-mère de Daiyun en pleurant encore plus fort, si on est inhumé
ainsi, on ne peut pas se réincarner.”



Au début des années 1950, lors de la Réforme agraire, une famille de propriétaires terriens se suicide pour échapper aux séances d'accusation publique, dites « séances de lutte », qui l'attendent. Les corps sont enterrés sans linceuls ni cercueils dans des fosses creusées à la va-vite. La jeune Daiyun est désignée pour les combler, traumatisme — parmi d'autres — qui lui fera occulter le passé.
Le roman Funérailles molles aborde le sujet sensible et dérangeant de la Réforme agraire. Ayant précédé d'une dizaine d'années la Révolution culturelle, c'est l'un des épisodes les plus meurtriers de l'histoire récente du pays, très peu traité dans la littérature chinoise en raison des tabous qui lui sont attachés. Inspiré d'une histoire vraie, le récit part d'allusions voilées aux événements douloureux qu'a vécus une jeune femme et qu'elle a occultés sa vie durant car le souvenir en était insupportable. Devenue âgée, elle voit soudain le passé resurgir violemment et, le choc ayant provoqué chez elle un état d'apparente prostration, revit intérieurement à l'envers, étape par étape, les drames disparus de sa mémoire tandis que son Ils s'évertue à les reconstituer — jusqu'au moment où il y renonce, l'oubli lui semblant préférable.
Ce roman apparaît à la fois comme un document exceptionnel et comme une œuvre littéraire majeure. Aussi intéressant par le fond que par la forme, il dépasse le cadre de la Réforme agraire chinoise pour livrer une réflexion universelle et toujours actuelle sur la tentation de l'oubli et le devoir de mémoire dans un contexte où la vérité historique se révèle insaisissable. Son importance a été soulignée par un article de Brice edroletti dans le Monde (26 août 2017).

Fang Fang, née en 1955, compte parmi les grands écrivains contemporains chinois. Encore peu traduite en français, elle décrit dans ses œuvres la misère du prolétariat urbain dans la Chine du miracle économique — misère qu'elle a bien connue. Publié en août 2016 aux très officielles éditions Littérature du peuple,Ruan mai(le titre chinois de Funérailles molles) a été bien reçu et n'a pas suscité de critique majeure jusqu'à ce qu'il soit couronné du prix Lu Yao, en avril 2017. Il a alors fait l'objet de vives attaques de la part d'une frange ultraconservatrice du Parti. Interdit mais continuant de circuler, il a suscité un vif intérêt et des commentaires très positifs de nombreux lecteurs et internautes chinois qui ont spontanément apporté leurs témoignages personnels.

Brigitte Duzan est sinologue et traductrice. Elle a créé et anime deux sites web de référence sur la littérature et le cinéma chinois (chinese-shortstories.com et chinesemovies.com.fr) ainsi qu'un club de lecture du Centre culturel de Chine à Paris.

Bibliographie